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COLLOQUE: SUJET, NOUVELLES SUBJECTIVITES ET PRATIQUES DU CORPS DANS LE MONDE CONTEMPORAIN
SUJET ET POUVOIR DANS LA CONTEMPORANÉITÉ
Sur la souffrance et la douleur dans les formes de subjectivation٭
I. Problématique et paradigme théorique
L’intention primordiale de cet essai est de circonscrire ce qui est en jeu dans l’énoncé proposé comme titre de ce Colloque International, organisé par l’Université Paris Diderot et la Universidade Federal de Rio de Janeiro, à savoir : « Sujet, subjectivités et pratiques du corps dans le monde contemporain ». Or, pour réaliser cela, il est nécessaire de cerner quelle est la problématique implicite dans les divers thèmes proposés par un titre aussi vaste, car cela n’est pas immédiatement évident. En effet, la simple lecture du titre ne nous dit pas exactement de quoi il s’agit, de sorte qu’une explicitation théorique précise s’impose.
Dans cette perspective, il est nécessaire d’appréhender ce qui unifie effectivement ces thèmes, qui sont en principe hétérogènes et différents, malgré un certain lieu commun et un certain bon sens utilisés dans leurs définitions. En d’autres termes, il nous faut montrer quelles sont leurs articulations et conjonctions théoriques, même si pour cela nous devons souligner leurs diversités. C’est donc par l’importance accordée à une problématique commune qui les traverse, qu’il est possible de relier les thématiques du corps, du sujet et de la subjectivité dans la contemporanéité.
Ainsi, il faut dire avant tout que circonscrire et cerner une problématique proprement dite implique la réalisation d’une pratique théorique qui est surtout propositive et énonciative, car c’est par son intermédiaire que les divers thèmes pourront être inscrits dans un contexte théorique, et qu’ils seront par conséquent restreints quant à leur vaste contenu sémantique. Ils perdront sans doute une certaine polysémie en ce qui concerne le champ strict du sens, et seront précisés dans leur signification. Donc, par la formulation théorique d’une problématique nous avons l’intention d’effectuer un travail de précision conceptuelle sur les différents thèmes en question, pour que les relations entre eux soient tissées d’une façon rigoureuse dans cette configuration contextuelle. Les thèmes seront alors redéfinis selon la perspective théorique ouverte par l’énonciation de la dite problématique.
Toutefois, par l’énonciation d’une problématique fondamentale, qui puisse effectivement unifier les diverses thématiques du sujet, des subjectivités et des pratiques corporelles, dans la contemporanéité, nous voulons entreprendre aussi la formulation d’un paradigme théorique pour la recherche en psychanalyse actuelle. La construction d’un paradigme dans le champ du discours scientifique suppose la formulation des problèmes qui sont pertinents, ainsi que la proposition d’une orientation théorique et méthodologique visant leur solution, dans un contexte historique déterminé, selon l’épistémologie de Kuhn.[1]
C’est donc dans ce sens-là que nous proposons ici la formulation d’un paradigme théorique pour la psychanalyse contemporaine. Selon une telle perspective, l’énonciation d’une problématique et la construction d’un paradigme théorique sont les deux côtés épistémologiques d’une seule pièce, l’envers et l’endroit d’une même question.
Donc, dans cet essai, nous avons l’intention d’entreprendre, par la redéfinition des concepts de sujet, de subjectivités et de pratiques corporelles contemporains, l’élaboration d’un paradigme théorique pour la recherche actuelle en psychanalyse. Ce paradigme doit être assez vaste, car il prétend établir dans son champ théorique une articulation consistante entre ces trois axes conceptuels. Cependant, on ne peut pas oublier que ces trois axes conceptuels s’inscrivent encore dans une matérialité historique, sociale et politique, c’est-à-dire, au monde contemporain dans toute sa spécificité.
Nous voulons donc réaliser ici l’articulation entre deux ensembles hétérogènes : d’une part, celui des concepts, et d’autre part, celui de la matérialité historique, sociale et politique. Cette ‘couture’ de deux ensembles hétérogènes est présente dans n’importe quel discours scientifique, si nous nous basons sur la thèse de la tradition épistémologique, que ce soit dans le discours théorique de Kuhn[2], ou dans celui de Canguilhem[3].
Sans nous attarder davantage, faisons démarrer ce parcours.
II. Singulier et pluriel
En procédant à une lecture superficielle du titre proposé pour le Colloque, il n’est pas difficile de constater que le signifiant sujet est énoncé au singulier, tandis que subjectivités et pratiques du corps le sont au pluriel. C’est donc à partir de ce contrepoint entre le singulier et le pluriel que notre problématique peut commencer à être correctement tracée.En effet, si le sujet est énoncé au singulier, cela implique la formulation de sa singularité proprement dite, qui s’oppose décidément à la pluralité et à la multiplicité des subjectivités et des pratiques du corps.
C’est alors la raison pour laquelle la psychanalyse, en tant que projet théorique et expérience clinique à la fois, s’est fixée, depuis Freud, sur une conception du sujet comme étant singulier et incomparable, c’est-à-dire, comme une singularité. Par conséquent, l’énoncé du concept d’inconscient, dans le discours freudien, répond à cette exigence incontournable d’un sujet singularisé.
En contrepartie, la pluralité et la multiplicité montrées par les subjectivités et les pratiques du corps, font ressortir les diverses enveloppes tissées pour offrir de la consistance à ce sujet singulier. Ces enveloppes se constituent alors comme des territoires, où le sujet dessine ses parcours et s’inscrit concrètement. Le sujet est signalé par ses itinéraires sur ces territoires, où ses marques sont révélées comme signes, à la fois ponctuels et récurrents.
Ces formulations sont-elles vraiment soutenables en ce qui concerne la psychanalyse ?
La première objection théorique à ces formulations consiste à affirmer que Freud n’a jamais énoncé le concept de sujet, que celui-ci est certainement issu de la tradition philosophique. En effet, Freud nous a toujours parlé d’inconscient, jamais de sujet. La lecture du dernier volume de la « Standard Edition » de l’oeuvre complète de Freud, qui souligne tous les mots et tous les concepts employés par Freud[4]le long de son oeuvre, ne révèle aucune référence au sujet, qui est alors un signifiant absent de cette oeuvre. Par contre, c’est Lacan qui a introduit le signifiant sujet en psychanalyse, en 1953, dans « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse »[5], pour nous parler du sujet de l’inconscient. C’est ainsi que le discours philosophique a été introduit dans la psychanalyse, en esquissant la spécificité théorique du célèbre retour à Freud entrepris par Lacan.
Cependant, si le mot sujet n’était certainement pas présent dans le discours freudien, le concept, et surtout la problématique du sujet y sont déjà présents, non pas à l’état théorique mais à l’état pratique – comme le dit Althusser dans son épistémologie.[6] En effet, sous la forme du refoulement et du retour du refoulé, dans la première topique[7]. [8] ; et dans ce qui se répète dans la compulsion de répétition, dans la deuxième topique[9], Freud avance de plusieurs façons la problématique et le concept du sujet en psychanalyse. C’est à partir de ces références à ces signes théoriques que Lacan a alors formalisé le concept de sujet en psychanalyse en 1953, de fait et de droit.[10]Toutefois, depuis les années 40, cette formalisation a été précédée, dans le discours théorique de Lacan, par l’opposition existant entre le registre du je et celui du sujet.[11]
En outre, le discours freudien a aussi énoncé l’existence de divers registres de la subjectivité, au pluriel certainement, par l’allusion topique à différentes instances psychiques, à savoir, le moi, le moi-idéal, l’idéal du moi et le surmoi. La deuxième topique, dans le discours freudien, a été la scène théorique sur laquelle fut conçu le champ des subjectivités psychiques[12], dans leur diversité, afin de mettre en évidence la complexité de la dynamique psychique.
Ainsi, si dans la première topique le discours freudien s’est surtout centré sur le champ du sujet, par la constitution théorique du registre de l’inconscient en opposition aux registres du pré-conscient et de la conscience[13], [14], comme par l’importance accordée au champ et à l’opération du refoulement[15], c’est dans la deuxième topique que Freud s’est tourné vers la description du champ des subjectivités. Mais pour cela, il a dû conceptualiser avant le registre psychique du moi, ce qu’il a fait en développant le concept de narcissisme, dans « Pour introduire le narcissisme », en 1914[16].
Et Freud nous a également décrit le champ du corps, toujours au pluriel, dans les articulations qu’il a établies entre les registres du sujet et des subjectivités. Sa référence métapsychologique majeure est la constitution du concept de pulsion, depuis les « Trois essais sur la théorie de la sexualité ».[17]La pluralité présente dans le champ du corps est la conséquence du dédoublement de l’expérience de satisfaction, engendrée par la multiplicité d’objets présents dans le circuit de la pulsion.[18] En effet, si la pulsion en tant que force (Drang) est l’exigence de travail qui impose une stratégie d’apaisement de la tension produite dans le corps et dans le psychisme, par la prédominance dans ce-dernier du principe de plaisir, les objets sont les moyens par lesquels cet apaisement se réalise par la construction de l’expérience de satisfaction.[19]Il est par conséquent impossible de penser le statut du corps en psychanalyse sans énoncer le registre de la pulsion et mettre en évidence la pluralité des objets présents dans l’expérience de satisfaction.
C’est donc pourquoi le discours freudien a introduit le concept de la sexualité-perverse-polymorphe, qui est évidemment plurielle, depuis les « Trois essais sur la théorie de la sexualité ».[20]En plus, il a conçu la sexualité narcisique spécifiquement en opposition à la sexualité objectale, dans « Pour introduire le narcisisme ».[21]Finalement, il a cherché à formuler aussi les articulations existant entre les registres du sujet, des subjectivités et des corps, par l’élaboration des concepts de moi-réel originaire, du moi du plaisir-déplaisir et du moi-réalité définitive.[22]
III. Décentrement, incarnation et liens sociaux
Quels sont donc les développements théoriques de ces formulations ?
Tout d’abord, il faut évoquer la fameuse thèse du décentrement du sujet élaborée par la psychanalyse, et qui a été mise en relief par la tradition philosophique.[23]Aussi, parler de la rupture théorique du discours freudien avec la tradition de la philosophie du sujet, par le décentrement du sujet et la désarticulation entre les registres du sujet et du moi, implique-t-elle que nous soulignions l’opposition entre les registres du sujet et des subjectivités, d’une part, ainsi que la désarticulation entre celles-ci et celui-lá , d’autre part, même si nous considérons que le champ pluriel des subjectivités est le territoire de circulation et d’inscription du sujet.
Puis, nous devons ajouter que les subjectivités, en tant qu’instances psychiques, sont toujours incarnées. Et ce, parce que les subjectivités en question se matérialisent sous la forme de corps et qu’en plus, elles sont les précipitations des expériences de satisfaction et des circuits de la pulsion. C’est pour cette raison que le discours freudien a introduit les concepts de moi-réel originaire, de moi du plaisir-déplaisir et de moi-réel définitif dans « Pulsions et destins des pulsions [24]», selon lesquels les registres des subjectivités et des corps sont conjugués dans un même mortier.
Finalement, il faut encore souligner que les liens sociaux, établis entre les sujets, sont toujours réalisés par l’intermédiaire des subjectivités incarnées, dans la mesure où l’expérience de satisfaction et le circuit de la pulsion supposent invariablement les liaisons avec les objets et le champ de l’Autre.
Tout cela nous montre bien, s’il s’avère encore nécessaire de le souligner, combien ce qui est en jeu dans le discours freudien est une conception anti-sollipsiste et altéritaire du sujet. Et cela prouve également combien les registres des subjectivités et du corps sont fondamentalement marqués par l’altérité. Donc, il n’existe dans ce paradigme théorique aucune allusion à l’‘auto-engendrement’ et à l’‘auto-fonctionnement’ de l’appareil psychique, car celui-ci implique pour sa production et sa reproduction l’articulation au registre de l’Autre, et l’expérience corrélative de l’altérité. C’est pourquoi le transfert est une marque cruciale de l’expérience psychanalytique, soulignée dès 1895 par Freud dans l’essai sur « La psychothérapie de l’hystérie ».[25]
Mais, si le parcours théorique que j’ai réalisé jusqu’ici nous offre déjà une cartographie initiale du psychisme, selon Freud, il est nécessaire de mieux préciser certains points essentiels, afin de bien montrer la complexité présente dans la dynamique psychique, d’une part, et l’opposition entre le singulier et le pluriel en ce qui concerne les registres du sujet, des subjectivités et des corps dans le discours psychanalytique, d’autre part.
IV. Le sujet en tant que question
À cause même de cette altérité fondamentale, inscrite dans le registre du psychique, il faut dire également que si le sujet est singulier, cela n’implique pas qu’il soit une unité, qu’il soit fermé sur lui-même. Au contraire, le sujet est marqué par la division en son être, ce qui le constitue de fait et de droit. Ainsi, nous pouvons affirmer que le sujet, pour Freud, n’est pas la monade du discours philosophique de Leibniz, fermée sur elle-même. Et le sujet ne correspond pas non plus au registre de l’individu, que Dumont a inscrit dans la monade de Leibniz dans la généalogie de la modernité qu’il a réalisée.[26]
C’est donc à cause de cette division fondamentale, qui est constitutive de son être, que Freud a mis cela en relief dans son essai de 1938 intitulé, de façon ambigüe, « La division du moi dans les processus de défense »[27], dans les traductions en anglais et en français. Ces traductions ne sont pas exactes, car il s’agit, dans le discours freudien, de la division de l’être du sujet, et non de la division du moi.
De cette division primordiale découle un fait : le sujet peut toujours interroger les subjectivités, l’Autre et s’interroger lui-même ; il est la source permanente de questions. En d’autres termes, le registre du sujet est où la question devient possible, ce qui est sa condition de possibilité. En outre, c’est justement à cause de cette division fondamentale que le sujet est marqué par la mobilité, ce qui ne serait pas le cas s’il était fermé sur lui-même. C’est donc à cause de cette mobilité que le suet peut être le lieu de la question, questionnant les subjectivités et les pratiques des corps dans leurs inerties et répétitions du même.
C’est également de par sa division essentielle que le sujet est marqué par l’incertitude et par l’indétermination, tant en ce qui le concerne lui-même qu’en ce qui concerne l’être des choses et des objets. Le sujet est donc la condition de possibilité de la question, en nette opposition à toute certitude, sur soi et sur le monde.
Le sujet de l’inconscient est ainsi caractérisé en son être par la mobilité, l’incertitude et l’indétermination résultant de sa division primordiale. Tout cela se forme, dans le discours de Freud, aussi bien dans les opérations du refoulement et du retour du refoulé, que dans ce qui se répète dans l’opération de la compulsion de répétition.
Mais il faut dire aussi que cette thèse tardive de Freud est à la fois une réponse et le dépassement de la thèse avancée dans son essai précédent « Analyse terminée et analyse interminable [28]», où il formule l’existence du « rocher de la castration ». Ainsi, la division en son être entre la reconnaissance phallique, d’une part, et le refus de la féminilité, d’autre part, fait qu’il soit fondamentalement marqué par la bisexualité, traversé par l’opposition entre les registres du masculin et du féminin.
C’est précisément à cause de tout cela, dans le champ de l’érotisme, que le sujet est caractérisé par l’incertitude et la mobilité, se questionnant et questionnant le monde indéfiniment. Et c’est également de par cette division qu’il est marqué par la détresse et la ‘conflictualité’, signes que Freud a déjà mis en relief dans l’ « Esquisse d’une psychologie scientifique ».[29]
Il est donc possible d’affirmer que le dispositif inventé par Freud afin de rendre l’expérience analytique possible, à la fin du XIXe siècle, dans l’essai intitulé « La psychothérapie de l’hystérie[30] » suppose déjà cette division de l’être du sujet et la possibilité qu’a ce-dernier de soulever des questions cruciales sur lui-même et sur l’Autre. Le principal résultat de ceci est l’invention du concept de transfert, par l’intermédiaire duquel l’expérience psychanalytique se différencie de l’hypnose et de la suggestion comme pratiques cliniques, dans la mesure où la première suppose le sujet marqué par l’incertitude, l’indétermination et la mobilité, tandis que les deux autres supposent l’individu et le moi caractérisés par la certitude, l’immobilité et la détermination.
V. Généalogie
Il faut dire également que la constitution du sujet marqué par l’incertitude et l’altérité, où la division fondamentale de son être le destine à soulever indéfiniment des questions, a pour présupposé théorique de son émergence l’identification primaire au père de la horde originaire.[31] Freud a introduit cette thèse en 1923, dans « Le moi et le ça », en reprenant différemment la thèse sur la figure du père mort, formulée dans « Totem et tabou », essai publié en 1913.[32]
Quelle est donc cette différence théorique ? Dans « Le moi et le ça », la figure du père originaire auquel l’enfant s’identifie primordialement, ne renvoie plus au père sexué du registre oedipien ; il se réfère à la figure des parents.[33] Quoi qu’il en soit, pour le sujet, dans les deux contextes théoriques c’est son inscription dans une généalogie qui est en jeu. C’est par la médiation de celle-ci que le sujet est marqué par l’altérité, qui provoque sa division d’une part, et son identification primaire, d’autre part. En plus, il découle de cette inscription généalogique primordiale que la dette symbolique est, sans aucun doute, constitutive du sujet.
La problématique du Dom s’impose ici inévitablement au sujet, qui s’inscrit alors dans un registre avant tout éthique et symbolique, et non dans un registre cognitif. C’est aussi pourquoi le sujet est le registre par excellence où la question s’impose en tant qu’impératif incontestable, et le destine à une interrogation infinie sur soi et sur le monde.
Or, si de par cette inscription généalogique le sujet ne se situe pas nécessairement dans le registre de l’animalité et de la nature et se forge par la rupture par rapport à elles, il est par contre divisé face au registre de l’idéal, et se situe d’une façon conflictuelle entre le moi-idéal et l’idéal du moi. En effet, si par le registre du moi-idéal la subjectivité occupe toute la place dans le champ de l’appareil psychique, pour répondre ainsi aux demandes de l’autre et pour matérialiser l’expérience de satisfaction, par le registre de l’idéal du moi le sujet met décidément en cause cette subjectivité, et peut alors créer de nouvelles modalités de subjectivation.
Ajoutons que, dans « Le moi et le ça », Freud distingue rigoureusement l’identification originaire et les identifications secondaires[34] , où celles-ci supposent nécessairement l’expérience de la perte de l’objet en tant que condition de possibilité d’identification. Pourtant, la condition de possibilité des identifications secondaires est l’identification originaire, sans laquelle elles ne peuvent être effectivement créées. En d’autres termes, sans l’identification primaire, il n’existe aucune possibilité de perte d’objets dans l’expérience de satisfaction, par l’intermédiaire de laquelle les symbolisations sont produites et inscrites dans l’appareil psychique.
VI. Sujet et politique
La configuration et le fonctionnement de l’appareil psychique, pour Freud, présuppose donc l’inscription du sujet dans les registres de la généalogie et de l’éthique à la fois. Par conséquent, ces registres esquissent des possibilités réelles et virtuelles, permettant au sujet de s’orienter de manière effective dans le monde. Les registres de l’ethique et de la généalogie matérialisent ainsi les conditions concrètes de possibilité de l’autorité, dans le sens symbolique du terme. C’est la raison pour laquelle ces registres sont non seulement convergents, mais aussi intimement reliés.
Cependant, l’autorité en tant que telle ne peut ni exister ni s’exercer dans le vide et l’abstraction, malgré sa pertinence symbolique. C’est pourquoi elle doit nécessairement être reliée à l’instance du pouvoir, sans laquelle elle n’est pas effective ni marquée par la puissance dans ses dispositions pratiques. En effet, ce n’est que par sa conjonction avec l’instance du pouvoir que l’autorité peut formuler des énoncés consistants, qui sont alors aptes à offrir des promesses au sujet. Ce n’est que par ce biais-là que l’autorité peut accéder à la condition de légitimité et d’obtenir ainsi quelque crédibilité.
Toutefois, il est bon de souligner que l’une des caractéristiques majeures de la contemporanéité est la perte de la condition universelle de l’idéal, telle qu’elle est établie avant, c’est-à-dire, dans la modernité. À cette époque, en effet, l’universalité de l’idéal est établie par l’union des divers sujets en un seul projet de civilité, et qui obéissent au même impératif symbolique d’autorité. C’est pour cette raison que les individus peuvent être égaux quanr à leurs droits, malgré les différences significatives qui les marquent en tant que sujets.
Ainsi, le discours politique moderne, forgé à l’aurore de la Révolution Française, fait effectivement la promesse de l’égalité des droits entre citoyens, rendue possible par le travail et l’acquisition du savoir. Ce même discours politique est encore rénové par la Révolution Russede 1917, par la critique des impasses de la société bourgeoise, et la promotion politique du socialisme comme chemin décisif menant à la réalisation des promesses d’égalité des droits des citoyens, à travers les impératifs du travail et du savoir. Plus tard, l’État de l’Assurance Vieillesse et du Bien-Être Social est le résultat de ce projet, dans l’après-guerre de la tradition occidentale.
C’est dans cette perspective que Foucault énonce l’émergence historique d’une nouvelle conception de richesse avec la constitution de la modernité, dans son essai « La volonté du savoir », publié en 1976.[35]En effet, depuis lors, une nation est considérée riche si elle dispose d’une population qualifiée, et plus seulement comme avant, lorsque sa richesse était mesurée d’après l’extension de son territoire et les ressources naturelles qu’il contenait. C’est donc la qualité de vie de la population qui est capable de transformer ces ressources naturelles et l’extension du territoire en richesse, par l’intermédiaire du travail et du savoir. Mais pour cela, la population doit jouir d’une bonne santé et être éduquée. Par conséquent, le discours de l’égalité des droits des citoyens suppose obligatoirement la constitution d’une population qualifiée, qui renvoie indubitablement aux registres de la santé et de l’éducation.[36]
Nous pouvons donc dire que la construction de l’individu en tant que valeur et fondement de la société proprement dite ne s’effectue que dans la modernité, comme le dit bien Dumont dans les « Essais sur l’individualisme ».[37]Ainsi, si dans la pré-modernité c’est la figure de l’individu comme ‘empiricité’ qui existe effectivement, mais subsumé en tant que tel à la totalité holistique de l’ordre social[38], c’est la modernité qui introduit la figure de l’individu en tant que valeur qui, par l’établissement de liens sociaux avec les autres individus, établit la société comme une association d’individus.[39] Dans ce contexte, les droits fondamentaux des individus sont garantis dans les préambules des constitutions americaine et française, résultats de leurs Révolutions respectives.[40]Ces droits sont inaliénables, de sorte que les individus, comme citoyens et travailleurs libres, sont dès lors à la base de la construction de la société. Avec ceci, on a bâti la société civile, en opposition à la société politique, ainsi que le marché dans le champ de la société civile.[41]
Or, la construction historique et sociale de l’individu-valeur au temps de la modernité renvoie à la question de la population qualifiée. C’est-à-dire que l’individu en tant que valeur est un prolongement et est en corrélation avec la conception historique et politique de la population qualifiée de l’élaboration théorique énoncée par Foucault. Pour ce-dernier, en effet, la construction historique de l’individu est une produit des pratiques disciplinaires qui, par la normalisation des corps, carctérisent les modalités modernes de pouvoir, opposées au pouvoir souverain de la pré-modernité.[42]
Par conséquent, nous ne pouvons pas séparer naïvement la constitution universelle de l’idéal dans l’extériorité de l’espace social moderne, avec toutes ses valeurs politiques effectivement marquées. On ne peut pas séparer les registres du sujet et du pouvoir, qui sont internement imbriqués à l’horizon historique et social de la modernité, de sorte que la problématique éthique inscrite dans le registre du sujet implique et renvoie à la question du pouvoir.
Tout cela fait que l’on considère sans aucun doute que la métapsychologie freudienne, centrée sur les discours de l’éthique et de la généalogie, et où se matérialise et se condense la question de l’autorité, présuppose une inflexion politique qui est décisive. En effet, la construction de la métapsychologie freudienne, dans sa spécificité théorique, suppose un découpage de la question du pouvoir, dans la mesure où les registres du sujet et du pouvoir sont effectivement conjugués.
Dans cette perspective, la crise des idéaux dans la contemporanéité s’inscrit bien dans le champ du pouvoir, et il est alors impossible d’entreprendre la lecture de cette problématique avant tout éthique sans considérer, à la fois, la question du pouvoir comme lui étant corrélative et comme sa contrepartie.
VII. Contemporanéité
Ce que nous pouvons aisément constater actuellement, c’est que nous ne sommes plus insérés dans une société fondée sur l’égalité des droits, dans la mesure où le travail et le salaire ne sont plus universels. Nous n’ignorons pas que ce processus n’est pas récent, il a été institué dans les années 80 du XXe siècle, avec l’établissement du néolibéralisme et de la mondialisation, de sorte que la grande production de richesse observée dans les années 90 a impliqué sa large concentration, d’une part, et une immense exclusion sociale, d’autre part.[43] Depuis, le chômage est devenu courant en Occident, bien avant la crise économique et financière de 2008. Celle-ci n’a fait qu’intensifier et multiplier les effets désastreux de l’exclusion sociale, ainsi qu’augmenter la misère qui existait déjà.[44], [45]
Les métamorphoses dans le domaine du travail, comme le dit Gorz[46], ont mené à une immense misère dans le présent[47], mais auraient pu mener la totalité de la population à une grande richesse, si celle-ci avait été distribuée parmi les travailleurs[48]. Les innovations technologiques, dans le domaine du travail, pourraient être la condition de possibilité pour moins de travail et plus de loisir, ne fût-ce le processus absurde de concentration de richesse et la production d’une misère économique évidente, ainsi que l’exclusion sociale qui l’accompagne.
Parallèlement, il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui l’éducation n’offre plus aucune garantie d’accès au bien-être social ou d’ascension sociale, comme c’était le cas pour le citoyen de la modernité. Un important contingent de la jeunesse ne s’intéresse plus aux études universitaires, et se dirige vers le marché de travail, en quête d’autres opportunités d’insertion sociale. Il faut dire aussi que la jeunesse constitue l’un des segments sociaux les plus touchés par le modèle du néolibéralisme de l’économie globalisée, et qu’elle paye en plus très cher la récession économique actuelle.
Cette lecture s’est répandue partout, malgré l’existence de petites différences dans ses interprétations théoriques. Ainsi, si Bourdieu fait remarquer l’énorme production de souffrance dans la contemporanéité, le long d’un ouvrage de 1993 intitulé très justement « La misère du monde [49]» selon une perspective anthropologique, Rosanvallon et Fitoussi, suivant une perspective politique, économique et sociologique, nous ont parlé, en 1996, du « Nouvel âge des inégalités [50]». Dans ce contexte d’extrême défiance de la part des citoyens[51] vis-à-vis du pouvoir politique et de l’inégalité évidente de la distribution des richesses, Rosanvallon nous propose une nouvelle construction de « La société des égaux[52] ».
C’est dans ce même contexte historique que Beck, sociologue allemand, a conçu le concept de société de risque, pour interpréter les nouvelles lignes de force présentes dans la contemporanéité.[53] Bauman, sociologue d’origine polonaise qui travaille en Angleterre, nous dit comment la misérabilité sociale généralisée mènera à la dévastation de la vie des citoyens.[54]En contrepartie, Sennett nous affirme que la dévastation sociale et économique de l’existence des travailleurs les conduit symboliquement vers une corrosion de caractère,[55] comme forme dominante et décadente de subjectivation dans la contemporanéité, dans la mesure où les catégories d’espace et de temps sont radicalement transformées dans ce contexte socio-historique[56].
Ainsi, il me semble que, par l’inscription des discours de la généalogie et de l’éthique dans le registre du pouvoir, il est possible d’effectuer une lecture assez enrichissante du malaise présent dans la contemporanéité, afin des les insérer dans une perspective à la fois sociale, politique et historique. Mais la métapsychologie freudienne doit nécessairement être insérée dans le registre du pouvoir, de fait et de droit, sans quoi nous ne pourrions pas comprendre les variations historiques présentes dans le champ du malaise, dans la modernité ainsi que dans la contemporanéité. Ces variations historiques dans le champ du malaise ne sont pas seulement évidentes, elles doivent encore être dûment interprétées.
VIII. De la souffrance à la douleur
Nous pouvons donc tracer la cartographie du malaise dans la contemporanéité d’aprés l’amplification des catégories du corps, de l’action et de l’intensité dans les plaintes dominantes des subjectivités contemporaines, dans le domaine des soins. Si les signes présents dans les registres du corps, de l’action et de l’intensité sont devenus éloquents dans l’économie des subjectivités actuelles, par contre, les registres du langage et de la pensée se sont vidés, ont perdu de leur importance. Si les premières catégories sont devenues positives pour le sujet, ces-dernières se sont montrées déclinantes et nettement négatives[57].
Dans cette perspective, si la dissémination des troubles psychosomatiques et du syndrome de la panique prouvent l’importance prise par le registre du corps dans l’économie actuelle des subjectivités, la croissance de la violence et de nouvelles modalités de cruauté, ainsi que l’augmentation des compulsions mettent en relief le registre de l’action . Parallèlement à cela, la diffusion de la dépression met en cause le registre de l’intensité, en dévoilant la modalité spécifique assumée par la ‘dépossession du sujet’ dans l’actualité.[58]
L’amoindrissement des registres du langage et de la pensée, dans l’économie des subjectivités, montre par contre la diminution de la ‘conflictualité’psychique, qui était dominante dans les descriptions cliniques réalisées par Freud dans la modernité. Cela met aussi en évidence la faille du sujet pour soutenir décidément une question à propos de lui-même. En effet, dans cette impossibilité de soutenir effectivement une question à propos de lui-même, le sujet de la contemporanéité s’exprime par la faille dans les registres du corps et de l’action, qui montrent la dépossession de soi qui se fait signe dans les dépressions contemporaines, caractérisées par le vide[59] dans le registre de l’intensité.
Ainsi, le malaise de la contemporanéité se dévoile par la douleur, et non par la souffrance, par l’impossibilité du sujet de réaliser la symbolisation de sa douleur par l’intermédiaire de subjectivations. Par conséquent, le malaise se fait voir à l’état brut, comme douleur lancinante, sans pouvoir être métaphoriquement transformée par les subjectivations en souffrance.[60]
Nous pouvons souligner que la faille du sujet quant à la possibilité de soutenir une question sur lui-même est le prolongement de quelque chose qui a eu lieu, préliminairement, dans les registres de la généalogie et de l’autorité. En effet, si les promesses ne peuvent plus se tenir, ni même s’énoncer, le sujet ne peut plus se tourner vers l’Autre et avancer de façon sûre dans la direction du futur. Car si les registres de l’altérité et de la temporalité sont étroitement conjugués, le désir en tant qu’anticipation du futur est bloqué et assume la condition d’impuissance. Dans de telles conditions, le sujet est dès lors fondamentalement marqué par l’errance, il ne connaît plus son chemin, est à la dérive, soumis aux circonstances momentanées du plaisir fugace et de la jouissance, dans la mesure où le projet d’avenir ne tient plus.
En nous guidant suivant ces axes-là d’interprétation pour caractériser le malaise de l’actualité, il est possible d’affirmer qu’il existe une faille cruciale de l’idéal du moi et dans la transmission généalogique du sujet. Comme conséquence, la perte du fil à plomb et de l’axe de la veticalité mènent le sujet vers les bords de la vie nue, pour employer le concept de Agamben, dans la mesure où il perd les marques de la vie qualifiée.[61] Le sujet entre en effet négativement dans une condition d’exception[62], car les règles de l’égalité se sont tues, et il entre dans un état décisif de suspension. Tout cela nous pousse à indiquer à quelle distance nous nous trouvons aujourd’hui de la nosographie clinique du discours freudien de la modernité, forgée par l’esquisse des champs de la névrose, de la psychose et de la perversion, car les états-limites et les conditions psychiques limites se répandent nettement dans la contemporanéité. Une relecture de cette nosographie et de ses oppositions cliniques s’impose, à partir des nouvelles conditions présentes dans le malaise de la contemporanéité, pour nous orienter dans les incertitudes introduites par la douleur, montrée à l’état brut par les subjectivités contemporaines.
Toutefois, la lecture que je vous propose ne doit pas nous désespérer, car le désespoir suppose l’existence de quelque chose qui, en principe, n’a pas d’issue. Quant à cela, la condition sans issue ne s’impose que si nous réduisons la crise du sujet présente dans l’actualité au registre restreint de l’idéal du moi, comme cela arrive parfois lors de certaines lectures dans le champ psychanalytique, sans établir d’articulation entre ce registre et les champs de la politique et du pouvoir. L’attention portée sur ce point est capable de faire que nous nous éloignions sûrement de la condition et de l’impasse d’être sans issue, elle peut nous frayer un chemin vers un avenir possible, où la psychanalyse puisse assumer ses valeurs politiques et s’inscrire effectivement dans un débat enrichissant avec d’autres disciplines théoriques. Bref, c’est dans le champ interdisciplinaire que le champ de recherche s’insère et se dessine dans l’actualité, ce n’est que là que la psychanlyse peut aussi s’ouvrir à d’autres possibilités, dans les registres de l’éthique, de la politique et du savoir.
٭ Ce texte a été écrit à partir des notes qui m’ont orienté lors de la conférence donnée au Colloque International, à Paris, Université Paris Diderot, le 27 janvier 2012, sur le thème « Sujet, subjectivités et pratiques de corps au monde contemporain ».
٭ Psychanalyste, Membre de l’Espaço Brasileiro de Estudos Psicanalíticos et de l’Espace Analytique, Professeur Titulaire de l’Instituto de Psicologia dela UFRJ, Professeur Adjoint de l’Instituto de Medicina Social dela UREJ, Directeur d’Études en Lettres et Sciences Humaines, Université Paris VII, Chercheur associé du Laboratoire « Psychanalyse, Médecine et Société », Université Paris VII.
[1] Kuhn, T. The structure of scientific revolutions. Chicago, The University ifChicago Press, 1970.
[2] Ibidem.
[3] Canguilhem, G. Études d’histoire de la philosophie de la science. Paris, Vrin, 1968.
[4] Freud, S. The Standard Edition of the complete psychological Works of Sigmund Freud. Volume XXIX. Londres, Hogarth Press, 1978.
[5] Lacan, J. “Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse” (1953). In : Lacan, J.Écrits. Paris, Seuil, 1966.
[6] Althusser, L. Pour Marx. Paris, Maspéro, 1973.
[7] Freud, S. L’interprétation des rêves (1900). Paris, PUF, 1976.
[8] Freud, S. “L’inconscient” (1915). In: Freud, S.Métapsychologie. Paris, Gallimard, 1968.
[9] Freud, S. (1923). “Le moi et le ça”. In : Freud, S. Essais de psychanalyse. Paris, Payot, 1981.
[10] Lacan, J. “Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse”. In : Lacan, J. Écrits. Paris, Seuil, 1966.
[11] Lacan, J. “Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique » (1949). Idem.
[12] Freud, S. (1923). “Le moi et le ça”. In : Freud, S. Essais de Psychanalyse. Op. cit.
[13] Freud, S. L’interprétation des rêves (1900). Chapitre VII. Op.cit.
[14] Freud, S. “L’inconscient” (1915). In: Freud, S. Métapsychologie. Op.cit.
[15] Freud, S. “Le refoulement”(1915). Idem.
[16] Freud, S. “Pour introduire le narcissisme” (1914). In : Freud, S. La vie sexuelle. Op.cit.
[17] Freud, S. Trois essais sur la théorie de la sexualité » (1905). Premier essai. Op.cit.
[18] Freud, S. “Pulsions et destins des pulsions”. (1915). Op.cit.
[19] Ibidem.
[20] Freud, S. Trois essais sur la théorie de la sexualité.(1905). Premier essai. Op.cit.
[21] Freud. S. “Pour introduire le narcissisme”.(1914). In : Freud, S. La vie sexuelle. Op.cit.
[22] Freud, S. “Pulsions et destins des pulsions” (1915). In : Freud, S. Métapsychologie. Op.cit.
[23] Foucault, M. Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines. Paris, Gallimard, 1966.
[24] Freud, S. “Pulsions et destins des pulsions”. (1915). In : Métapsychologie Op. cit.
[25] Freud, S. “La psychothérapie de l’hystérie » (1895). In : Freud, S. ; Breuer, J. Études sur l’hystérie. Paris, PUF, 1971.
[26] Dumont, L. Essais sur l’individualisme. Paris, Seuil, 1983.
[27] Freud, S. “Splitting of the ego in the process of defense” (1934). In: Freud, S. The Standard Edition of the complete psychological works of Sigmund Feud
[28] Freud, S. “Analysis terminale and interminable” (1937). Idem.
[29] Freud S., “Esquisse d’une psychologie scientifique” (1895), In: Freud, S. La naissance de la psychanalyse. Paris, PUF, 1973.
[30] Freud, S., “La psychothérapie de l’hystérie » (1895). In : Freud, S. ; Breuer, J.Études sur l’hystérie. Op. cit.
[31] Freud, S. “Le moi et le ça” (1923). In : Freud, S. Essais de psychanalyse. Op. cit.
[32] Freud, S. Totem et tabou (1913). Paris, Payot, 1975.
[33] Freud, S. “Le moi et le ça” (1923). In : Freud, S. Essais de psychanalyse. Op. cit.
[34] Freud, S. “Le moi et le ça” (1923). In : Freud, S. Essais de psychanalyse. Op. cit.
[35] Foucault, M. La volonté du savoir. Paris, Gallimard, 1976.
[36] Ibidem.
[37] Dumont, L. Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne. Paris, Seuil, 1983.
[38] Ibidem.
[39] Ibidem.
[40] Ibidem.
[41] Dumont, L. Homo aequalis, I. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique. Paris, Gallimard, 1977.
[42] Foucault, m. Surveiller et punir. Paris, Gallimard, 1974.
[43] Stiglitz, J.E. Os exuberantes anos noventa. Uma nova interpretação da década mais próspera da História. São Paulo, Companhia das Letras, 2003.
[44] Gorz, A. Métamorphoses du travail. Quête de sens critique de la raison économique. Paris, Galilée, 1988.
[45] Gorz, A. Misère du présent, richesse du possible. Paris, Galilée, 1997.
[46] Gorz, A. Métamorphoses du travail. Quête de sens critique de la raison économique. Op.cit.
[47] Gorz, A. Misère du présent, richesse du possible. Op. cit.
[48] Ibidem.
[49] Bourdieu, P. La misère du monde. Paris, Seuil, 1993.
[50] Fitoussi, J.; Rosanvallon, P. Le nouvel âge des inégalités. Paris, Seuil, 1996.
[51] Rosanvallon, P. La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance. Paris, Seui, 2006.
[52] Rosanvallon, P. La société des égaux. Paris, Seuil, 2011.
[53] Beck, U. Sociedade de risco. Rumo a uma outra modernidade (1986). São Paulo, 34, 2010.
[54] Bauman, S. Wasted Lives. Modernity and Outcasts. Cambridge, Polity Press, 2004.
[55] Sennett, R. A corrosão do caráter. Conseqüências pessoais do trabalho no novo capitalismo. Rio de Janeiro, Record, 1999.
[56] Ibidem.
[57] Birman, J. Cartographie du contemporain. Espace, douleur et détresse dans l’activité. Lyon, Parangon/Vs, 2009.
[58] Ibidem.
[59] Ibidem.
[60] Ibidem.
[61] Agamben, G. Home Sacer. Le pouvoir souverain et l avie nue. Paris, Seuil, 1997.
[62] Agamben, G. État d’exception. Paris, Seuil, 2003.
Ethique et mode de jouissances
Christian Hoffmann[1]
Je vais développer l’idée que pour la psychanalyse :
Le sujet a une éthique de la responsabilité[2] de son mode singulier de jouissance. Pour cela, je vais d’abord m’attacher à La coupure freudienne du sujet.
Nous trouvons les prémisses d’une conception psychanalytique du sujet chez Freud à propos des pulsions et notamment lorsqu’il est question du retournement pulsionnel, ce retournement nécessaire au développement de la pulsion par le passage de la forme passive à la forme active, entre par exemple : « voir » et « se faire voir ».
L’autre temps de la pulsion où se pointe le sujet est celui de « l’autre sujet », comme l’appelle Freud, celui qui doit entrer dans la boucle pulsionnelle pour que sa satisfaction puisse se produise. Cette étape de la relation à l’autre par l’entrée d’un autre sujet, partenaire, dans la boucle pulsionnelle montre combien l’intériorité psychique et corporelle du sujet s’articule au social.
Mais c’est dans le dernier texte de Freud sur la « Ichspaltung »[3], où il nous donne non seulement la solution au refus de la féminité comme roc de la castration et de l’analyse pour les deux sexes, mais c’est là qu’il nous familiarise avec la notion de sujet de l’inconscient au prise avec la pulsion, la jouissance et les structures sociales, qui se manifestent notamment par l’interdit.
Dans cet ultime écrit en 1938, Freud introduit la coupure dans l’être. Le « Ich » de la « Spaltung » se laisse traduire par la « coupure » ou la « division » de « l’être ». Par exemple l’ ‘expression « Mein ganzes Ich » se traduit par « Tout mon être ». On peut compléter par l’être du « Je » ou du sujet. Cette division entre l’énoncé et l’énonciation ne devrait pas nous gêner.
Cette division du sujet est la découverte freudienne de la solution au refus de la féminité et à son roc analytique. A savoir que face à un traumatisme psychique comme celui d’un danger psychique lié à la poursuite d’une satisfaction pulsionnelle, lorsque se pose le choix :
- de renoncer à la satisfaction en reconnaissant le danger,
- ou de dénier la réalité du danger et maintenir la satisfaction
L’enfant répond à cette situation conflictuelle par deux positions opposées. D’une part, il refuse la réalité du danger et ne se laisse rien interdire, et simultanément il reconnaît cette réalité en transformant l’angoisse suscitée par ce danger en symptôme.
La solution par le symptôme se paye non seulement du prix de la souffrance, dans laquelle nous reconnaissant la jouissance, mais également du prix d’une « coupure » dans l’être du sujet. Il n’y a pas de guérison à attendre de cette division du sujet dont le noyau est constitué par la pulsion et sa satisfaction, la jouissance et les dangers de la structure sociale. Bref , comme nous le reconnaissons aujourd’hui ; pas de sujet sans symptôme, c’est-à-dire, sans jouissance.
Le sujet lacanien se fonde dans cette « Ichspaltung » freudienne. Il se définit en premier par le signifiant du désir de la mère qui s’incarne dans le phallus. Ce phallus qui préexiste au sujet est le signifiant du désir de la mère.
Le sujet affublé de ce signifiant auquel son être est identifié va s‘incarner dans son corps en incorporant son image dans le miroir de sa mère, qui l’a investi de sa libido. Il a désormais un corps et il est prêt à construire sa subjectivité dans le lien social en tension entre son semblable dans le miroir et l’Autre, la figure de l’altérité absolue, au-delà du miroir et du mur du langage, cet Autre dont il attend en échange de sa parole un retour de son propre message sous une forme inversée. Bref, un Autre supposé savoir mieux que lui ce qu’il en est de la vérité de sa parole.
Ce sujet qui ne se réduit pas à son image, fondatrice de son moi, ni à sa parole, vit dans un monde de symboles qui sont articulés par le discours social et qui vont lui permettre d’articuler sa subjectivité et son mode de jouissance, dont nous savons maintenant que le sujet à la responsabilité, celle de sa division subjective qui est la résultante du choix de son mode de jouissance[4].
Posons nous la question maintenant de comment ça jouit ? Lacan a très tôt substituer le sujet au Es freudien. Ce « ça », qui n’est pas le moi, est pour Freud constitué par tous ce que l’être apporte en naissant et qui constitue la jouissance du vivant. Remarquons encore une fois cette notion « d’être » sous la plume tardive de Freud, notamment dans son Abrégé de psychanalyse.
Le « ça » nous amène directement au corps qui se jouit et ceci en dehors de toute considération du sexe. Cette jouissance désignée par Lacan de fondamentale ou de mortelle[5] s’oppose à la jouissance sexuelle, en tant qu’elle n’est pas bornée par une limite. Cette jouissance emprunte le chemin vers la mort[6], elle se dirigée contre le corps propre ou celui de l’autre. Bref, jouir d’un corps, comme le dit Lacan, consiste alors le plus souvent à le démolir[7].
Cette jouissance mortelle du vivant s’articule dans l’inconscient avec la pulsion de mort et son jeu de répétition. Et c’est par l’intermédiaire du langage, en tant que l’inconscient est constitué par les traces des expériences de jouissances infantiles, que la recherche de jouissance va s’articuler à la trace signifiante, qui véhicule comme toute trace la signification de la perte.
Cet ancrage de la jouissance mortelle dans l’inconscient par la production langagière de la signification de la perte de jouissance introduit la jouissance sexuelle.
La jouissance sexuelle est appelée jouissance phallique par Lacan parce que la jouissance mortelle se sexualise par le phallus. Le phallus est à entendre, depuisla Grèceantique, comme le signifiant du désir qui introduit la signification de la perte et par conséquent la limite dans la recherche de la jouissance.
Ce que dit bien le philosophe des Lumières Julien Offroy de La Mettrie dans L’art de jouir : « Si j’ai perdu mes jours dans la volupté, ah ! rendez-les-moi, grands dieux, pour les reperdre encore ! »[8].
Le corps parlant et jouissant, en tant que construit à partir du discours qui organise le lien social, nous invite maintenant à nous interroger sur comment ça jouit dans le social ?
Prenons la question de la violence et de la pornographie[9] et essayons de comprendre pourquoi aujourd’hui il y a une montée en puissance de ces deux phénomènes dans le social.
Nul ne contestera que notre lien social est marqué par une exigence de jouissance qui pousse à un toujours plus de sexe au détriment d’une sexualité, synonyme d’érotisme. Cette absence d’Eros dans la jouissance ouvre le champ à la pulsion de mort par la désexualisation du lien social.
La volonté de jouissance s’oppose au désir et à l’habillage par le signifiant phallique de la pulsion qui limite la jouissance par sa sexualisation. Nous pouvons ainsi distinguer la jouissance sexuelle d’une autre jouissance plus primaire qui est celle du vivant où le corps se jouit dans un autisme qui ouvre l’accès à « la rage destructrice », comme l’indiquait Freud dans son Malaise dans la civilisation en évoquant l’inquiétante « agression et destruction non érotisée ».
La pulsion de mort s’empare du terrain dégagé par un lien social qui s’est rangé sous la férule de la volonté de jouissance au rythme des lois du marché et du toujours plus de consommation d’objets qui passent très vite du « up » au « down » du marché, ce qui ne fait qu’attiser encore plus l’exigence de jouissance.
La pornographie et la violence font le lit d’un toujours plus de jouissance d’un corps désexualisée par l’absence de l’investissement libidinal du lien.
Cette rage jouissive de la violence qui englobe la pornographie trouve son maître dans un surmoi social exigeant une jouissance à n’importe quel prix jusqu’à la mort.
Bref, lorsque le politique ne promeut pas un lien social autour de quelques valeurs comme la singularité, la réciprocité et la communalité[10], qui font le tissu du politique et de l’intériorité citoyenne du sujet, alors la violence désexualisée, c’est-à-dire sans limite, trouve sa jouissance dans cette désertification.
Un des traits facilement repérable aujourd’hui dans notre lien social est le désinvestissement libidinal du travail. Il met la bourgeoisie de salariat en grande difficulté et une grande partie de jeunesse en mal d’investissement libidinal du savoir[11]. Sans oublier les dérives politiques liées à cet affaiblissement de la classe moyenne des enseignants, psychanalystes et autres citoyens.
La psychanalyse n’est pas une éthique de la jouissance qui promettrait un nouveau désir créatif dans la culture au sujet qui se saisi de son corps en développant de nouvelles stratégies de jouissances, comme l’appelait de ses vœux M. Foucault. Nous pouvons d’une certaine façon constater l’échec du projet de Foucault qui n’a pas su éviter le repli identitaire autour des nouvelles formes de jouissances, bref la construction des égos. Par contre, la psychanalyse peut aider un sujet à se débarrasser d’un poids de jouissance, d’où l’idée de Lacan qu’en chaque analysant il y a un élève d’Aristote.
Ce qui n’est pas sans résonnance politique, du fait que ce qu’on peut attendre de l’effet d’une analyse sur un sujet qui exerce un pouvoir est à l’envers d’un Alcibiade, c’est à dire qu’il jouisse moins du pouvoir et qu’il puisse ainsi consacrer son désir à la chose publique.
[1] C. Hoffmann, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique. Sorbonne Paris Cité. Université Paris Diderot, directeur de l’Ecole Doctorale Recherches en psychanalyse, chercheur au CRPMS.
[2] C. Hoffmann, Des cerveaux et des hommes, Erès, 2007.
[3] S. Freud, 1938, Le clivage du moi dans le processus de défense, In Résultats, idées, problèmes, PUF, 1985.
[4] C. Hoffmann, « Une subjectivité sans sujet », Figures de la psychanalyse, N°23, Erès.
[5] J. Lacan, Le savoir du psychanalyste, inédit, 4 novembre 1971. Cf., J.-M. Jadin et M. Ritter, La jouissance au fil de l’enseignement de Lacan, Erès, 2009.
[6] J. Lacan, 1969-1970, L‘envers de la psychanalyse, Le Séminaire livre XVII, Le Seuil, 1991, p 17-18.
[7] J. Lacan, …ou pire, Le Séminaire livre XIX, Le seuil, 2011.
[8] J. O. de La Mettrie, L’art de jouir, Joseph K., 2011.
[9] S. André, No sex, no future,La Muette, 2011.
[10] P. Rosanvallon, La société des égaux, Seuil, 2011
[11] C. Hoffmann et J. Birman, L’autonomie des universités et la nouvelle condition étudiante, La célibataire, N° 23, EDK, 2011.
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